Vous avez l’impression que votre médecin ne vous prend pas au sérieux? Vous pourriez être victime d’une certaine forme de manipulation psychologique, connue sous le nom de gaslighting médical.

Avez-vous déjà consulté un médecin dans l’espoir d’obtenir des réponses, et avez-vous eu l’impression que vos préoccupations n’étaient pas prises au sérieux ou qu’on voulait vous faire douter de votre jugement? Si c’est le cas, vous n’êtes pas la seule personne dans cette situation. De plus en plus d’études suggèrent que des patients sont fréquemment confrontés à ce phénomène de minimisation des symptômes par leur médecin, connu sous le nom de gaslighting médical.

« On parle de gaslighting médical lorsqu’un médecin rejette ou minimise certains symptômes ou lorsqu’il n’accorde pas de crédit à l’expérience d’un patient ou à la description de ses symptômes », explique la Dre Diane Lacaille, la directrice scientifique d’Arthrite-recherche Canada. « La médecine n’a pas toutes les réponses, et le gaslighting médical a tendance à être une porte de sortie lorsqu’un médecin ne comprend pas pourquoi quelqu’un présente certains symptômes, ou pourquoi les symptômes ne correspondent pas au schéma d’un diagnostic connu. »

La Dre Lacaille souligne que le gaslighting médical n’est généralement pas intentionnel. Il n’en reste pas moins un problème aux conséquences graves pour les patients, et il érode la confiance entre les patients et les médecins.

Les dangers d’un diagnostic tardif

Eileen Davidson connaît bien le problème. Elle souffre de polyarthrite rhumatoïde, une maladie auto-immune grave où le système immunitaire attaque des tissus articulaires sains. Elle a cependant dû endurer six années de douleurs, de fatigue et d’inflammation inexpliquées avant d’obtenir un diagnostic.

« Je quittais les consultations médicales en me sentant petite, confuse et en colère contre moi-même », déclare Eileen. « J’avais peur parce que je savais que quelque chose n’allait pas bien, mais on me répétait sans cesse que tout semblait normal. »

Les symptômes d’Eileen ont commencé à se manifester à l’âge de 23 ans et ils se sont aggravés après la naissance de son fils, alors qu’elle avait 27 ans. Lorsqu’elle parlait de ses inquiétudes, les médecins mettaient cela sur le compte de sa santé mentale ou lui suggéraient de faire de l’exercice et de perdre du poids.

« Au lieu d’un dépistage précoce qui aurait pu me faciliter considérablement la vie, j’ai reçu des conseils qui ont laissé des séquelles négatives durables », déclare-t-elle. « J’ai commencé à me blâmer, à remettre en question ma réalité et à me demander si je perdais la tête. »

À 29 ans, Eileen a demandé à son médecin de l’orienter vers un rhumatologue et de lui prescrire un test de dépistage du facteur rhumatoïde, un test qui permet de détecter certains anticorps susceptibles d’attaquer les tissus sains. Le résultat s’est révélé positif : elle avait enfin une réponse, mais s’occuper de son fils était de plus en plus difficile, et elle ne pouvait plus travailler comme esthéticienne en raison des douleurs et d’une fatigue constantes. Le mal était fait.

 

Une communication claire pour enrayer le gaslighting médical

Selon la Dre Lacaille, le gaslighting médical existe aussi parfois en rhumatologie car « les diagnostics ne sont pas toujours clairs, et les maladies ne se manifestent pas toujours de la façon dont elles sont décrites dans les manuels de médecine ».

Elle ajoute qu’il n’existe pas de test de diagnostic absolu pour la plupart des cas d’arthrite, et que les symptômes évoluent parfois lentement avant que le diagnostic soit clair. Il appartient au médecin d’écarter les affections graves et de « faire que la situation n’empire pas ». Les médecins doivent écouter leurs patients et les prendre au sérieux. Ils doivent éviter les tests, les procédures et les médicaments qui comportent des risques lorsqu’ils ne sont pas sûrs à 100 % qu’une personne est atteinte de telle ou telle maladie.

La Dre Lacaille souligne que le fait de ne pas pouvoir expliquer ses symptômes ne signifie pas qu’ils ne sont pas réels. Elle estime que l’élimination du gaslighting médical passe par la communication et la confiance.

« Il est important que les médecins écoutent avec empathie et fassent preuve d’ouverture d’esprit, pour que les patients sentent qu’ils sont écoutés et pris au sérieux », déclare-t-elle. « Si les médecins se montrent condescendants, les patients ne sont pas rassurés, s’inquiètent et pensent qu’on passe à côté de quelque chose; en essayant de classer les gens dans des catégories toutes faites, on peut passer à côté de manifestations rares de certaines maladies. »

Les médecins doivent être capables de dire « je ne sais pas », tout en expliquant qu’ils ont écarté les possibilités graves et qu’il faut maintenant « attendre de voir » comment les symptômes vont évoluer.

« Si ces principes ne sont pas clairement expliqués, les patients peuvent se sentir incompris et victimes d’une certaine forme de manipulation », explique la Dre Lacaille.

Savoir se défendre et présenter son point de vue

Eileen Davidson aimerait que les gens comprennent que l’impact du gaslighting médical est profond. Il peut entraîner des retards de diagnostic, une évolution plus rapide des maladies, des complications graves, des dommages irréversibles, des préjudices émotionnels et une érosion de la confiance dans le système médical.

« Si votre médecin minimise vos symptômes, refuse de vous croire ou vous dit que tout est dans votre tête, sachez que vos symptômes sont bien réels », déclare-t-elle. « Vous devez vous défendre. Personne ne devrait avoir à attendre six ans pour se faire entendre. »

Eileen a passé les huit dernières années à partager son histoire et à défendre les personnes atteintes d’arthrite. Elle offre ces quelques conseils aux personnes qui sont actuellement victimes de gaslighting médical :

  • Faites-vous entendre : soyez clair, direct et ferme. Demandez des tests spécifiques. Demandez un deuxième avis si vos questions restent sans réponse. N’ayez pas peur de nommer ce que vous soupçonnez.
  • Apportez des preuves : que vous soyez confronté à un nouveau diagnostic ou que vous réclamiez de meilleurs soins, le fait de montrer que vous êtes bien informé et organisé peut changer le cours de la conversation. Apportez les résultats des derniers tests, vos dossiers médicaux et le recueil de vos symptômes à vos rendez-vous.
  • Notez vos symptômes : tenez un registre détaillé de l’intensité de la douleur, de la fatigue, et des poussées, et de leur impact sur votre vie quotidienne. Cela pourrait vous aider à établir un schéma que les médecins ne pourront ignorer.
  • Faites-vous accompagner : la présence d’un ami ou d’un proche à vos côtés peut renforcer votre crédibilité et faire que la conversation ne dévie pas sur un autre sujet.
  • Fiez-vous à votre instinct : vous avez le droit de vous faire entendre, de défendre vos intérêts et de bénéficier de soins adaptés à vos besoins. Si quelque chose vous semble anormal, c’est que c’est probablement anormal.
  • Connaissez votre état de santé : comprendre comment l’arthrite et d’autres maladies chroniques évoluent vous permettra de demander les tests et les traitements appropriés.

Le milieu médical est-il conscient du problème?

Selon la Dre Lacaille, savoir écouter tout en gardant un esprit ouvert est un des principes mis en avant dans les facultés de médecine. Il n’en reste cependant pas moins vrai que les contraintes de temps peuvent parfois amener certains médecins à rester indifférents aux préoccupations de leurs patients.

« Les consultations sont courtes, et d’autres patients attendent. Lorsque des patients présentent plusieurs symptômes inexpliqués, cela prend du temps pour trouver des réponses », explique la Dre Lacaille. « Les médecins n’ont pas toujours la disponibilité émotionnelle nécessaire pour écouter et comprendre les patients, surtout lorsqu’ils sont pressés, stressés et en retard dans leur planning. »

Le gaslighting médical est un phénomène réel, et bien que le sujet soit désormais abordé dans les conférences de rhumatologie à travers le monde, la Dre Lacaille estime qu’il reste encore beaucoup à faire pour sensibiliser la profession médicale au phénomène.

« Le gaslighting devrait être abordé à tous les niveaux de la formation médicale », souligne-t-elle.

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